15/11/2009

Interview de l'ambassadeur de Géorgie à Paris

Tbilissi négocie un accord d’Association avec l’UE et souhaite développer ses échanges économiques avec la France.

La diplomatie géorgienne fait feu de tout bois. Avec Bruxelles d’abord, un accord d’Association à l’Union européenne, facilitant la délivrance des visas dans un premier temps et permettant de constituer une zone de libre-échange dans un deuxième temps, est en cours de négociation. Avec Paris ensuite, une délégation de l’organisation patronale MEDEF International se rend à Tbilissi les 16 et 17 novembre 2009 pour engager le développement des échanges économiques bilatéraux.

Interview de l’ambassadeur de Géorgie en France, Mamuka Kudava, sur ces questions et sur d’autres :

Article original (et d'autres) paru sur Colisée.org

jeudi 12 novembre 2009, par Mirian Méloua

Ambiance. L'accueil est orchestré en parfait français par deux jeunes femmes géorgiennes, dont l'assistante de l'ambassadeur. Dans les couloirs, les conseillers se croisent silencieusement et viennent chercher leurs visiteurs, non sans avoir attardé leur regard dans le salon d'attente. Un poste récepteur de télévision y diffuse discrètement une chaîne géorgienne, caché parmi des tableaux du vieux Tiflis. Mamuka Kudava arrive, smartphone à la main. Il vous invite à entrer et vous reçoit dans son bureau personnel autour d'une table de travail garnie de documents. L'assistante et les conseillers seront appelés à tour de rôle pour apporter une précision, ou fournir une copie de tableau. Malgré la légendaire courtoisie géorgienne, et le café proposé, un coup d'oeil sera jeté de temps en temps sur le smartphone. L'entretien ne sera interrompu qu'une seule fois, Tbilissi, le Quai d'Orsay ou un important opportun ? Allez savoir. Une heure de temps d'ambassadeur, au coeur de la modernité du XXiéme siècle, c'est peu et c'est beaucoup pour défendre une culture vieille de plusieurs millénaires !

Question 1. Après 30 mois au poste d'ambassadeur de la Géorgie auprès de la France, quelles sont -d'après vous- les principales missions de l'ambassade ?

Je vois deux missions prioritaires, celle relevant de la politique étrangère et celle relevant du domaine économique.

Lors de la réunion annuelle des ambassadeurs de Géorgie à l'étranger, en septembre 2009, il est apparu clairement que nos objectifs étaient de consolider la non-reconnaissance par la communauté internationale de l'indépendance des territoires géorgiens sécessionnistes (1) et d'engager une nouvelle approche vers l'intégration européenne. Nous espérons que, fin 2009, les négociations sur la facilitation du régime des visas avec l'Union européenne seront concrétisées par la signature d'un Accord. La prochaine étape sera la conclusion d'un Accord d'Association (qui comprend un accord sur le libre échange) comme cela a été fait pour l'Ukraine, afin d'illustrer le Partenariat oriental. L'Union européenne, tout comme la communauté internationale, soutient l'intégrité territoriale de la Géorgie : c'est pour nous essentiel.

Nous sommes évidemment très reconnaissant à la France qui présidait l'Union européenne à l'époque de l'invasion russe. Le Président Sarkozy a joué un rôle très important pour arrêter la guerre et négocier un accord de cessez-le-feu en six points. L'Union européenne a déployé sa mission d'observation (EUMM) mais elle est malheureusement empêchée d'assurer sa mission sur les territoires des régions séparatistes occupées par les Russes. La mission constate également sur place le non-respect de cet accord par Moscou. Outre de nombreuses provocations qui ont lieu sur ces territoires, les organisations internationales ont condamné le nettoyage ethnique perpétré contre la population géorgienne forcée à quitter ses foyers (plus de 300 000 réfugiés suite aux conflits). A cause de cela, les deux provinces géorgiennes sont aujourd'hui quasiment dépeuplées (120 000 habitants en Abkhazie et 30 000 en Ossétie du Sud). D'ailleurs, la Russie n'entend pas s'arrêter là et continue à construire des bases militaires dans les régions annexées (deux bases par région) et y a déjà déployé près de 15 000 soldats selon des sources différentes. Ce qui fait que nous avons les deux régions (Abkhazie et Ossétie du Sud) les plus militarisées d'Europe !

Question 2. Et les missions économiques ?

L'ambassade en France essaie de contribuer au développement de la Géorgie et de sa prospérité, en projetant l'image d'un pays attractif pour les compagnies étrangères. La Banque mondiale classe aujourd'hui la Géorgie au 11 ème rang mondial en termes de facilitation des affaires et d'attractivité des investissements (2) : c'est grâce à sa législation, à ses dispositions de protection des investissements, à son niveau réduit de taxes, d'impôts et de droits de douanes, à ses zones franches comme Poti et Koutaïssi.

La France, historiquement, est moins présente dans les pays de l'Europe de l'Est et en Géorgie.

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Photo Tbilisite - D.P. - 2009               Tsinandali, caves du chateau (Kakhétie) Grands crus français du XIXème ...

Pourtant des fleurons de l'activité française y sont présents, comme Société Générale (Republic Bank), Pernod Ricard (vins et spiritueux), Areva (lignes électriques hautes tensions avec la Turquie), Thales (radars de l'aéroport de Tbilissi) ou Alstom (énergies hydrauliques).

Un forum économique est organisé, à Tbilissi, les 16 et 17 novembre 2009, pour une dizaine d'entreprises françaises du MEDEF, avec des entretiens au plus haut niveau et des entretiens ministériels afin de mieux faire connaître le potentiel économique de la Géorgie (3).

Question 3. Quelles autres missions remplit l'ambassade de Géorgie en France ?

Fort évidemment les missions culturelles sont importantes pour notre pays.

Après l'inscription par l'UNESCO au Patrimoine mondial de la ville de Mtskhéta, des cathédrales de Guélati et de Bagrati, de la vallée de Svanétie, nous travaillons sur différents projets de conservation et de mise en valeur de ces sites. Je souhaite également souligner que les chants polyphoniques géorgiens sont inscrits sur la liste du Patrimoine immatériel, et à cet effet l'UNESCO a fortement contribué à la création du Centre de polyphonie de Géorgie avec qui une coopération fructueuse et efficace est menée. La Géorgie prépare également l'inscription d'autres sites importants sur la liste du patrimoine mondial ; les projets Dmanissi et de la vieille ville de Tbilissi sont en cours d'élaboration avec les experts du Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Après l'accession de la Géorgie à l'Organisation internationale de la Francophonie au statut d'observateur, nous avons participé au sommet de Québec en novembre 2008 afin de mieux faire connaître les positions de la Géorgie, principalement aux pays d'Afrique. D'ailleurs dans la déclaration finale du sommet, adoptée par les pays membres, l'attachement à la souveraineté de la Géorgie au sein de ses frontières internationalement reconnues est fermement affirmé. La Géorgie compte aujourd'hui de 70 à 100 000 personnes francophones, selon les âges et les niveaux auxquels l'on se situe. Le français est enseigné dans 319 écoles et 18 universités géorgiennes. Il existe plusieurs partenariats entre établissements français et géorgiens, dont un filière francophone en informatique à Tbilissi avec l'Université Paris VIII, l'Université de Versailles Saint Quentin en Yvelines et l'INALCO (diplôme français), une convention entre la Sorbonne et l'Université d'Etat de Tbilissi, une convention entre l'Université de Versailles et l'Université Akaki Tsérétéli de Koutaïssi, une convention entre l'Institut de Nantes et celui d'Akhaltsikhé.

Nous continuons à développer différentes facettes de l'image culturelle de la Géorgie en France et nous avons pour projet d'organiser une saison culturelle géorgienne fin 2010 : concerts, expositions, cinéma, patrimoine et art moderne seront de la fête durant plusieurs semaines. L'année 2010 sera pour la France l'année de la Russie, et il est important que le message de la Géorgie soit également entendu.

Question 4. Une partie des universitaires et chercheurs (INALCO, EHESS,...) et des journalistes (Courrier international, Le Monde, Le Figaro, Regard sur l'Est,..) français s'intéressant à la Géorgie utilise le canal de la langue russe pour s'informer et passent souvent par Moscou. Ne pensez-vous pas que ce prisme donne une coloration particulière à leurs propos et influence l'opinion publique française ?

Cette analyse est correste. Elle s'explique à l'évidence par le passé et l'Union soviétique.

D'abord, nous essayons de communiquer en français : le site Internet et la lettre d'information de l'ambassade sont opérationnels depuis 2008 (4). Nous sommes présents auprès des médias français chaque fois qu'ils nous le demandent. D'ailleurs le Président Saakachvili donne l'exemple au plus haut niveau puisqu'il accorde régulièrement des entretiens en français.

Ensuite, lorsque la langue française ne peut pas être utilisée, la langue anglaise l'est. Les jeunes générations géorgiennes, scientifiques, chercheurs, artistes, hommes d'affaires et diplomates parlent aujourd'hui l'anglais, l'allemand, le français, ainsi que le russe, ce qui leur permet de communiquer directement avec les journalistes, les chercheurs et les scientifiques internationaux et de donner une idée plus exacte de la réalité géorgienne.

Enfin, et c'est le point fondamental de notre stratégie : sur décision de l'Etat géorgien, et avec le soutien de la Commission européenne, un projet d'ouverture à Tbilissi d'une Maison de l'Europe a été lancé, dans lequel des partenaires français pourraient être partie prenante.

Question 5. Quelles missions l'ambassade de Géorgie remplit-elle auprès des diasporas ?

Je dirais d'abord que nous côtoyons quotidiennement les différentes diasporas géorgiennes et que nous assurons les missions traditionnelles qui en découlent (5). Mais tout compte fait, elles assument plutôt seules leurs vies en France : moins d'un millier de Géorgiens s'était inscrit sur les listes électorales ouvertes à Paris aux dernières élections présidentielles et législatives !

L'Etat géorgien a pris récemment une décision importante pour les jeunes géorgiens, celle de financer leurs études supérieures aux Etats-Unis et en Europe sans contrainte de retour ou de remboursement de frais : deux étudiants sont déjà dans ce cas en France. Cette décision a été prise pour encourager les jeunes générations à une ouverture accentuée vers l'Occident : plus grand sera le savoir de ces jeunes générations, plus rapide sera l'intégration de la Géorgie à la famille européenne, qui est historiquement la sienne.

Notes :

(1) Aujourd'hui seuls la Russie, le Nicaragua et le Vénézuela ont reconnu l'indépendance des républiques auto-proclamées d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud. D'après Mamuka Kudava, la Russie ferait pression sur un certain nombre d'autres pays pour qu'ils s'engagent sur cette voie, en particulier auprès des pays francophones d'Afrique.

(2) Le classement de la Banque mondiale situait, en 2005, la Géorgie au 112ème rang en termes d'attractivité des investissements.

(3) Les principales entreprises du MEDEF présentes à Tbilissi les 16 et 17 novembre 2009 devraient être Alstom, BNP Paribas, Bouyghes, Cifal, Etde, Egis Bceom, Oberthur, Panhard, Sfeh, Société Générale, Systra, Thales et Veolia.

(4) Site Internet de l'ambassade de Géorgie en France http://www.ambassadegeorgie.fr

(5) Selon Mamuka Kudava, l'avenir de la résidence d'exil en 1922 des dirigeants de la Ière République de Géorgie (majorité parlementaire et opposition) à Leuville-sur-Orge avance lentement : si toutes les parties sont d'accord pour que le "château" revienne à l'Etat géorgien, les conditions juridiques ne sont pas encore réunies.


Merci encore à Mirian Melua.

D.P.