26/05/2011

Rencontre avec son excellence Gega Mgaloblishvili, ambassadeur auprès de l'OTAN à Bruxelles

Aujourd'hui, 26 mai, c'est un jour particulier pour la Géorgie. Non pas pour son actualité - les manifestations récurentes des opposants au régime du Président Saakashvili pour lesquelles j'ai déjà consacré plusieurs articles par le passé - mais parce qu'il y a juste 20 ans, après une tentative réprimée par Moscou dans le sang en 1989, la Géorgie s'est libérée de la Russie pour enfin, après plus de 70 ans de soumission et d'exactions diverses et variées, accéder à son indépendance.

Alors que la Russie soviétique n'a pu réagir vis-à-vis des nations européennes - Pologne, Tchékoslovaquie, Hongrie, Roumanie, Pays Baltes etc... - lorsqu'elles ont "fuit" l'influence de Moscou pour rejoindre ce qu'elles n'auraient jamais du quitter : l'Europe démocratique de l'Ouest, nombreux pays, nombreuses républiques "autonomes" plus éloignées de l'influence géopolitique de l'occident ont du subir les foudres de Moscou, parfois extrêmement violemment, comme en Tchéchénie par exemple (200.000 morts et disparus, mise en place d'un régime maffieux extrêmement violent totalement sous contrôle de Moscou).

La "petite" Géorgie n'a pas échappé à ces répressions de la part des dirigeants ex-soviétiques. Les vieux conflits gelés depuis des années que ce soit au Sud ou au Nord Caucase, en Transnitrie ou ailleurs, sont soigneusement "entretenus", et d'une manière plus perverse, plus insidieuse aves l'Abkhazie ou l'Ossétie du Sud dont le point culminant fut la guerre qui opposa Moscou à Tbilissi en août 2008. Et, sur ce sujet O combien brûlant, beaucoup de questions se posent à propos de la politique menée par Poutine et ses prédécesseurs.

Depuis décembre 2008, TbiliSite a tenté d'expliquer, de commenter pour les lecteurs francophones les événements en rapport avec l'agression et l'occupation russes en Géorgie, afin de combler le vide médiatique sur le sujet dans notre presse traditionnelle. En fait, l'élément déclencheur de la création de ce blog fut la visite de notre sénateur "écolo" Josy Dubié en Russie et en "Ossétie du Sud" un mois après les hostilités de 2008, démontrant combien nos politiques sont ignorants sur le sujet, agravant une situation déjà pas des plus simples. Le "témoignage" de Dubié (et Defraigne - MR) a fortement dégradé l'image de la Géorgie auprès de l'opinion du public belge et étranger, à tort, et lorsque j'ai rencontré Mme Durand, co-présidente du parti Ecolo, afin de lui faire part de notre indignation (mot faible) à propos du rapport de Dubié, elle n'a pu que nous faire part de son ignorance en la matière, ce qui n'était pas fait pour me rassurer sur l'avenir de la politique que mènerait Bruxelles dans ses relations avec Tbilissi et avec Moscou. Craintes confirmées par ailleurs.

Il reste du chemin à parcourir encore pour que la Géorgie, qui a tant besoin de l'Europe pour atteindre ses aspirations de vraie démocratie à l'occidentale, parvienne à ses fins. Moscou, aux yeux des dirigeants occidentaux, représente un tel marché et aussi un tel danger qu'il vaut mieux s'en faire un ami qu'un ennemi... et préfère par conséquent carresser Poutine dans le sens de son poil...

L'interview que j'ai pu réaliser avec Son Excellence l'Ambassadeur de Géorgie auprès de l'Otan - et je l'en remercie très vivement une fois encore ainsi que son premier conseillé, Mr Bessarion JGHENTI- éclairera sans nul doute le lecteur sur ces questions, et d'autres...


 

D.P. (TbiliSite)  -  Concernant le rapport Tagliavini, la presse internationale a conclu très rapidement que c’est la Géorgie qui aurait déclenché le conflit. Nous savons aujourd’hui que ce conflit est la résultante des provocations ossètes sous protection russe, voire instiguées par la Russie. Mais pourquoi la presse internationale n’a que rarement soutenu Tbilissi après lecture du rapport, et pourquoi Tbilissi n’a semble-t-il pas démontré de manière évidente la responsabilité de Moscou dans le déclenchement du conflit et le faire savoir efficacement auprès de ces mêmes médias? L’Occident n’ayant pas beaucoup réagit après les massacres en Tchétchénie, avez-vous un espoir qu’elle réagisse correctement vis-à-vis des politiques russes de leurs « étrangers proches » ?


S.E.Gega Mgaloblishvili - En effet, le rapport Tagliavini, a plutôt confirmé les thèses géorgiennes concernant le début du conflit, démontrant clairement que les unités de l’armée russe se trouvaient sur notre territoire et que les villages géorgiens brûlaient avant le déclenchement officiel des hostilités; que l’invasion russe n’était qu’un couronnement d’une longue agression que la Russie a mené contre la Géorgie depuis son indépendance.

Peut-être, certains Medias ont donné une interprétation tendancieuse du rapport en voulant, en plein réchauffement des relations entre l’Occident et la Russie (le rapport a été publié fin septembre 2009), amoindrir le rôle de la Russie dans le déclenchement du conflit. Il faut remarquer aussi que dans les mois qui ont suivi la guerre, une machine de propagande russo-soviétique bien rodée a réussi à imposer à certains journaux occidentaux sa propre interprétation des conclusions du rapport (très peux des journalistes ont lu ce rapport de 900 pages) mais, en général, les Media internationaux ont très bien saisit que le rapport était très accablant pour la Russie et qu’il établissait la présence sur le territoire géorgien des unités russes, autres que les forces de maintien de paix, avant la phase militaire du conflit ; prouvait que la Russie, en violation des accords internationaux, avait armé et financé les forces séparatistes et réfutait tous les arguments que les russes ont utilisés pour justifier l’invasion.

En ce qui concerne votre deuxième question, oui, je pense que l’occident pourra réagir plus vis-à-vis des politiques russes à l’égard de leurs « étrangers proches » qu’il n’a fait après les massacres en Tchétchénie, car la Russie ne peut plus invoquer son droit souverain de « pacifier » une région qui fait partie intégrante du territoire russe. Dans le cas de la Géorgie, il s’agit de la violation flagrante du droit international, de l’annexion du territoire d’un état membre de l’ONU et du Conseil de l’Europe et la Russie doit, tôt ou tard, rendre compte à la communauté internationale pour l’agression et les exactions commises sur les territoires occupés.

D.P.- Ce n’est un secret pour personne : il est évident que dans nos démocraties la présence de lobbies soit indispensable pour influer sur les politiques internationales. Existe-t-il un lobby géorgien à Bruxelles, capitale de l’Europe? Si oui, quelle est sa réelle influence auprès des institutions européennes? Si non, comment expliquez-vous cette absence?

S.E.Gega Mgaloblishvili -   Il existe certainement un lobby géorgien à Bruxelles, mais pas dans le sens classique de ce terme. Tous ceux, au sein de la Commission, du Parlement Européen, des think-tanks et des medias bruxellois, pour qui la justice n’est pas un vain mot et pour qui la loi du plus fort qui légitime l’agression d’un peuple par un autre est inacceptable, sont nos alliés naturels et, par conséquent, notre lobby dans la capitale européenne.

D.P.- La Russie, depuis une dizaine d’années, a réussi à s’imposer en tant que premier fournisseur de gaz de l’Europe. Pensez-vous que l’occupation de l’Abkhazie était une des conditions essentielles pour la réalisation de leur politique énergétique? Quelles sont les autres intérêts pour Moscou de contrôler les deux provinces séparatistes?

S.E.Gega Mgaloblishvili - Non, je ne crois pas que l’Abkhazie soit important pour les projets énergétiques russes, même s’ils ont commencé la prospection du pétrole dans les eaux territoriales de la Géorgie le long du littoral abkhaze. Avant la reconnaissance de ces deux provinces géorgiennes l’intérêt de la Russie était de garder les leviers d’influence sur la Géorgie, d’où la manque d’intérêt de Moscou pour trouver une solution des conflits. Un autre intérêt, qui est toujours valide, est de déstabiliser la Géorgie et d’empêcher ainsi l’afflux des investissements étrangers, le développement des relations avec les structures européennes et euro-atlantiques et garder ainsi sa position dominante dans la région. Inutile de dire que la politique russe manque de vision à longue terme. L’occupation de l’Abkhazie et de la Régions de Tskhinvali, devenus les havres du trafic d’armes, de drogues et d’êtres humains, du crime organisé, de la criminalité économique et financière ; les tentatives de déstabilisation de la Géorgie, ne font qu’augmenter l’instabilité dans tout le Caucase. Moscou gagnerait plus s’il avait encouragé la création des Etats stables à ses frontières méridionales ou il connait une recrudescence des mouvements indépendants.

 

D.P.- Nous savons, grâce à quelques militants écologistes abkhazes, que leur province souffre beaucoup de la construction de la cité olympique de Sotchi. J’y ai d’ailleurs consacré un article sur le blog TbiliSite reprenant les plaintes abkhazes ainsi que celles des ministères de l’environnement et de la réintégration à Tbilissi. Mais Tbilissi, sur cette problématique précise, semble à nouveau très peu agir en dénonçant par exemple ces faits au niveau international. Quel est votre sentiment à propos des dégats sociaux et écologiques en Abkhazie ? Quelles seraient les solutions, sans dialogue possible avec le régime de Sukhumi ?

S.E.Gega Mgaloblishvili - La situation écologique est dramatique en Abkhazie où le littoral de la Mer Noire subit les conséquences des pratiques dévastatrices du pouvoir occupant. La destruction des forêts et l’extraction de la rivière Goumista des matériaux destinés aux projets de construction pour les jeux olympiques à Sotchi a déjà provoqué les glissements de terrain et la dégradation du microclimat.

La Section russe de World Wildlife Fund (WWF) a même arrêté la coopération avec « Olympstroy », la corporation d’Etat Russe en charge des projets de construction pour les Jeux Olympiques à Sotchi, dans le cadre du Conseil de Coordination créé pour superviser les aspects écologiques de Jeux. Selon les écologistes russes, leurs conseils et suggestions sont régulièrement ignorés par les constructeurs, « les préparatifs pour les jeux olympiques sont hors contrôle » et elle cause d’énormes dégâts à l’environnement.  

A cela s’ajoute la prospection illégale du pétrole dans la mer Noire, dans les eaux territoriales de la Géorgie, dans l’opacité totale, en violation des lois internationales et sans aucune étude de l’impact environnemental de ces activités. Ainsi, sous le regard des forces d’occupation russes, nous assistons impuissants au pillage des ressources naturelles de notre pays et à la destruction de son environnement. 

 

D.P.- Il y a eu lors des deux guerres qu’a connu la Géorgie depuis son indépendance un grand nombre de victimes du nettoyage ethnique en « Ossétie du Sud » et en Abkhazie. Pensez-vous que le gouvernement géorgien ait comme priorité de les intégrer (logement, travail, etc), ou existe-t-il pour eux un réel espoir de regagner un jour leur maison, leur village, détruits entre-temps par les milices abkhazes et ossètes?

S.E.Gega Mgaloblishvili - Notre politique concernant les réfugiés intègre ces deux priorités qui sont complémentaires: d’un coté, aider nos concitoyens qui ont étés victimes des nettoyages ethniques à surmonter les épreuves et à retrouver l’apparence d’une vie normale (logement, travail, éducation pour les enfants) ; de l’autre coté, œuvrer sans cesse pour assurer le retour digne des réfugiés dans leurs maisons.

Concernant le premier objectif, le Ministère géorgiendesPersonnes déplacéesinternes a mobilisé les ressources importantes pour améliorer les conditions de vie des PDI. Même si beaucoup d’eux se heurtent encore à des difficultés, notamment au manque d'accès à un logement durable et à la rareté des emplois, le processus continue et l’Etat géorgien ne ménagera des efforts dans cette direction.

Notre objectif majeur est évidemment le retour digne des réfugiés dans leurs villages. Or, l’occupation de l’Abkhazie et de la région de Tskhinvali et l’éviction des organisations Internationales (ONU et ISCE) voulue par la Russie rendent le retour impossible. Heureusement, la communauté internationale commence à prendre conscience de l’étendue de la tragédie et la Russie a de plus en plus de mal à bloquer la reconnaissance des droits au retour des PDI. L’adoption de la Résolution 64/296 de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2010 (Situation des personnes déplacées et des réfugiés d’Abkhazie et de la région de Tskhinvali/Ossétie du Sud) - condamnant les changements démographiques forcés dans les territoires occupés et appelant à fixer un calendrier pour le retour volontaire sans entrave, dans la sécurité et la dignité de tous les déplacés et réfugiés touchés par les conflits en Géorgie dans leurs foyers – était un grand victoire de la diplomatie géorgienne.

 

D.P.- L’occupation des 2 provinces géorgiennes par Moscou est-elle la seule raison qui justifie le « retard » dans l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN?

S.E.Gega Mgaloblishvili - Dire que l’occupation des provinces géorgiennes par la Russie provoque le « retard » dans l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN, équivaudrait à reconnaître explicitement que la Russie a le droit de veto sur le processus de l’élargissement de l’Alliance. Or, ce n’est pas le cas. De plus, ceci encouragerait la politique russe à l’égard de ses voisins: « continuez à occuper les territoires de ces Etats, à déstabiliser leurs gouvernements, à empêcher  leur développement et vous éviterez ainsi leur intégration dans les structures européennes et euro atlantiques ». De plus, nous ne devons pas oublier qu’il existe déjà un précédent dans l’histoire de l’OTAN, quand pour des raisons de la nécessité géopolitique, un pays dont une partie du territoire était occupé par une puissance étrangère, est devenu membre de l’Alliance.

            La décision de principe sur l’adhésion de la Géorgie avait déjà été prise par l’OTAN et la Russie ne pourra pas la modifier. En avril 2008, au sommet de Bucarest de l’Alliance Nord Atlantique, les Alliés ont décidé que la Géorgie et l’Ukraine deviendraient membres de l’OTAN. Bien que depuis l’Ukraine ait renoncé à son objectif d’adhérer à l’Alliance, la décision de Bucarest reste toujours en vigueur pour la Géorgie. Cette décision a récemment été confirmée par les chefs d’Etat et de Gouvernement, au sommet de l’OTAN à Lisbonne. Ainsi, la question ne se pose plus si la Géorgie adhérera ou non à l’OTAN, mais quand et Comment ?

            Je considère que l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN est une question de caractère plutôt politique que technique. La prise de cette décision dépendra du contexte international général. Nous devons donc travailler beaucoup pour qu’au moment où l’alliance sera mûre pour cette décision, nous soyons également prêts à satisfaire les critères militaires et politiques prévus par le processus de l’adhésion.

A cet effet, nous disposons d’un cadre unique de coopération offert par la Commission OTAN-Géorgie (COG) créée en septembre 2008 et chargée de jouer un rôle central dans la supervision du processus engagé au sommet de Bucarest. En décembre 2008, les ministres des Affaires étrangères des pays de l’Alliance ont convenu que la Géorgie devrait élaborer un programme national annuel (ANP) sous les auspices de la COG. En octobre 2010, le Secrétaire Général de l’OTAN a ouvert le Bureau de liaison de l'OTAN en Géorgie, qui contribuera à aider et à soutenir les efforts de réforme du pays. La Géorgie contribue activement à la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan où, avec près de 1000 soldats sur le terrain, elle est le deuxième contributeur (après l’Australie) parmi les pays non membres de l’Alliance. La Géorgie apporte également son soutien à l’opération Active Endeavour, l’opération de lutte contre le terrorisme que l’OTAN mène en Méditerranée. Donc, malgré une idée répandue qu’en occupant les territoires géorgiens, la Russie a définitivement « enterré » l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN, la coopération entre la Géorgie et l’OTAN se porte à merveille (je dirais même que qu’elle n’a jamais été aussi intense) et l’intégration de la Géorgie dans l’Alliance est en bonne voie.

 

D.P.- Quelles sont les démarches officielles vis-à-vis de Moscou, de la part de l’Europe ou d’un pays en particulier, concernant l’occupation? Et concernant les dépôts de plaintes sur les crimes de guerres et nettoyages ethniques perpétrés durant la guerre de 2008, où en est la cour de Strasbourg? Quels sont les risques de poursuites contre les dirigeants ou généraux russes? Et géorgiens ?

S.E.Gega Mgaloblishvili - Je vais plutôt souligner la ferme réaction de l’OTAN suivant la guerre russo-géorgienne. Immédiatement après la guerre, les ministres des Affaires étrangères des pays membres de l’OTAN, réunis en urgence à Bruxelles, ont décidé de geler les relations que l’Alliance entretenait avec la Russie tant que cette dernière n’aurait pas retiré ses troupes de Géorgie. « Les choses ne pourront pas continuer comme avant dans les circonstances actuelles » a déclaré à l’époque le secrétaire général de l’OTAN, Jaap de Hoop Scheffer.

Le 27 août 2008, le Conseil de l’Atlantique Nord a condamné la décision prise par la Fédération de Russie de reconnaître l’indépendance des régions géorgiennes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, et il a appelé la Russie à revenir sur sa décision.

Même si suite à la politique de “Redémarrage”, la décision de reprendre les réunions formelles et la coopération pratique avec la Russie a été prise en 2009, l’OTAN n’a jamais renoncé à ses principes  - elle continue de soutenir l’intégrité territoriale et la souveraineté de la Géorgie à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues, ainsi qu’il a été rappelé au sommet de Lisbonne de novembre 2010. L’OTAN et l’Union Européenne réaffirment également, de façon constante, leur politique de non-reconnaissance des territoires occupés. D’ailleurs, dans cette question la Russie a subi un revers diplomatique ahurissant vu que processus de reconnaissance de l'indépendance de l'Abkhazie est d'ores et déjà voué à l'échec. Depuis l'été 2008, seuls trois pays ont accepté de suivre la Fédération de Russiedans cette voie : le Nicaragua, le Venezuelaet une petite ile dans le pacifique – Nauru.

 

D.P.- L’occupation des territoires géorgiens et leur reconnaissance par la Russie peuvent-ils être considérées comme des conséquences directes des défauts ou des insuffisances dans l’accord de cessez-le-feu rédigé par Nicolas Sarkozy? Si oui, pensez-vous que Nicolas Sarkozy en ait été conscient avant les signatures?

 

S.E.Gega Mgaloblishvili - Nous sommes reconnaissants pour les efforts du Président Sarkozy qui, grâce à son intervention courageuse a réussi à arrêter l'agression russe. Nous avons eu beaucoup de chance que la France soit à la Présidence de l'Union à l’époque. Sous sa direction, l'Union européenne a déployé sa mission d'observation (EUMM) qui représente aujourd’hui le seul moyen de dissuasion politique dont nous disposons face aux russes. Malheureusement, l'accord de cessez-le-feu en six points, négocié par le Président Sarkozy, n’est pas appliqué par la Russie: Moscou continue l’occupation de deux provinces géorgiennes dont la militarisation progresse rapidement et l’EUMM est empêchée d'assurer sa mission sur les territoires des régions occupées. Il serait difficile d’imputer au Président Sarkozy le non-respect de cet accord par Moscou.

 

D.P.- Pouvez-vous, en quelques mots, m’expliquer le déroulement des pourparlers de Genève ? Si blocages il y a, quels sont-ils ?

Les négociations à Genève qui ont comme l’objectif final la résolution définitive du conflit et le retour des personnes déplacées et des réfugiés représentent le seul forum politique ou les partis peuvent discuter la situation sécuritaire sur le terrain. Avec la « Stratégie d’Etat sur les Territoires occupés », adoptée par le Gouvernement géorgien, le négociations de Genève pourraient être un outil essentiel pour la réconciliation des peuples de deux cotés de la ligne d’occupation.

     Or, malheureusement, à cause des blocages russes on constate à l’enlisement des négociations. Notamment, la Russie n’assume pas ses responsabilités en essayant de se cacher derrière ses marionnettes abkhazes et ossètes et de les présenter comme les parties du conflit et les seuls interlocuteurs de la Géorgie. Au lieu de rechercher un réel arrangement garantissant la stabilité  et la sécurité régionale, la Russie n’a pour l’objectif que d’asseoir progressivement  la légitimité des régimes séparatistes et à nouveau se présenter (comme elle l’a habilement fait tout au long des années 1990 et 2000) en qualité de l’arbitre et du garant de la sécurité.

     Même si les négociations ont permis de réduire le nombre des accidents le long de la ligne d’occupation, de solution de vrais problèmes - comme la démilitarisation des provinces occupées et le retour des réfugiés - n’avance pas.     

     La Russie à déjà déployé  plus de 10 000 soldats dans les régions séparatistes. En Abkhazie, des missiles de défense antiaérienne S 300 ont été déployés. Dans la région de Tskhinvali, à 40 kilomètres de Tbilissi, le système des missiles balistiques mobiles Tochka-U a été installé. Nous considérons cette militarisation accélérée tout à fait inacceptable et nous demandons à nos partenaires et à la communauté internationale de forcer la Russie à entamer la démilitarisation et la fin de l’occupation plutôt que d’augmenter sa présence militaire sur les territoires occupés.

     La Russie continue également à  s’opposer au retour des personnes déplacées et entérine ainsi les nettoyages ethniques effectués en Abkhazie et dans la Région de Tskhinvali. La présence croissante de l’Armée Russe dans les territoires occupés ne fera que renforcer les déséquilibres démographiques sur le terrain et de nous mettre devant le fait accompli.

     Il est temps de faire pression sur la Russie pour qu’elle contribue de manière plus constructive aux négociations de Genève. Ca serait une grande erreur d’essayer de maintenir le conflit gelé, comme c’était le cas avant la guerre russo-géorgienne. Le passé  récente nous a montré que le réveil d’un conflit en léthargie peut provoquer un séisme capable de balayer l’actuel système de sécurité européenne.

D.P. - L’Adjarie, qui devait servir d’exemple pour « convaincre » les abkhazes de ce qu’ils pourraient attendre si ils revenaient sous le giron de Tbilissi (investissements très importants afin de rénover les infrastructures publiques et touristiques, événements accompagnés d’une sur-médiatisation, etc...), ne devrait-t-elle pas abandonner son statut de province autonome, statut devenu inutile à priori depuis la guerre? Pensez-vous qu’il soit imaginable que la population abkhaze veuille à son tour chasser les russes de leur province ?

 

S.E.Gega Mgaloblishvili - Tout d’abord, permettez-moi de préciser que la population de l’Adjarie n’a pas chassé les russes de leur province : l'évacuation des bases militaires russes ne s’est produit que 2 ans après le retour de l’Adjarie sous le control du gouvernement central et conformémentaux accords conclues à Istanbulen 1999 dans le cadre de l'OSCE. Quant au statut de province autonome, il est garanti par l’article 2.3 de la Constitution de la Géorgie et personne n’envisage de l’amender.

En ce qui concerne l’Abkhazie, la plupart des Abkhazes souhaite déjà le départ des occupants russes. On ne doit pas oublier que suite aux nettoyages ethniques la majeure partie de la population de l’Abkhazie, essentiellement les géorgiens ethniques, avait été chassé de leurs maisons et que malgré cela ils ont le même droit de décider de l’avenir de la province que ceux qui sont restés. Les exclure du processus de la prise de décision signifierait légitimer la modification par force de la composition ethnique de l’Abkhazie.

 

D.P. - Merci beaucoup d’avoir répondu à toutes ces questions qui, j’en suis persuadé, aideront les lecteurs de TbiliSite à mieux comprendre et mieux appréhender la situation en Géorgie. Mais une dernière question avant de clôturer : pouvez-vous nous dire ce qui manque à la Géorgie, aujourd’hui, pour sa prospérité future, que l’Europe serait capable de lui offrir ?

S.E.Gega Mgaloblishvili - Notre génération a deux défis à relever : premièrement, continuer la consolidation des reformes effectués depuis la révolution des roses - lutte contre la corruption, renforcement de l’Etat de droit, promotion de la démocratie, de la bonne gouvernance et de l’économie de marché. Deuxièmement, rétablir de l’intégrité territorial du pays et assurer le retour des refugies

L’Europe peut et doit jouer un rôle primordial pour aider la Géorgie d’atteindre ces deux priorités car c’est dans l’intérêt de l’Europe d’avoir à ses frontières des Etats stables, bien gouvernés et partageant ses valeurs.

On dit parfois que le processus compte autant que l’objectif final. La longue marche vers l’intégration de la Géorgie dans structures européennes changera notre pays et rendra irréversible les changements démocratiques.

De son coté, la Géorgie attend de l’Europe plus de compréhension de ses préoccupations sécuritaires et plus de fermeté dans la promotion de la paix dans notre region.

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