26/02/2010

Gary Kasparov au "Guardian"

Article de Gary Kasparov dans "The Guardian"

 

Le « Guardian » a publié ce mardi 23 un article intitulé «L'Europe ne doit pas séduire la Russie ! »écrit par le chef de l'opposition russe Gary Kasparov. Le voici, suivit d'un commentaire.

Dans les capitales des démocraties européennes, les dirigeants saluent une nouvelle ère de coopération avec la Russie. Berlin revendique une «relation spéciale» avec Moscou et va de l'avant sur une série de grands projets avec le géant énergétique russe Gazprom, dont une filiale est dirigée par l'ancien chancelier allemand Gerhard Schröder. Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi s'est rendu à Saint-Pétersbourg l'année dernière pour se joindre à la célébration de 59ème anniversaire de son « grand ami » Vladimir Putin. Et à Paris, des négociations sont en cours pour une vente importante d'armes qui permettrait à la Russie d'acquérir l'un des navires les plus avancés de la marine française."

Pendant ce temps, l'opposition démocratique en Russie est étouffée. Le 31 Janvier encore,  le gouvernement russe a refusé la tenue d'une réunion pacifique de citoyens qui voulaient manifester en faveur du ... droit à la liberté de réunion, consacré à l'article 31 de la Constitution de la Fédération de Russie: le "droit de se réunir pacifiquement et d'organiser des réunions, des rassemblements, des manifestations, des marches et des piquets de grève".

De même, les journalistes russes ont été de plus en plus harcelés pour avoir exprimé leurs critiques du gouvernement. Mais les poursuites ne sont pas vraiment le pire pour les journalistes russes qui omettent de signaler les nouvelles de manière "patriote". En 2009, plus d'une douzaine de journalistes, de militants des droits de l'homme et d'opposants politiques ont été tués.

Après avoir étouffé la critique interne par rapport à ses actions dans le Caucase, le gouvernement russe porte maintenant son attention à ceux qui les critiquent de l'étranger - et il est encouragé en ce sens par les entreprises et par les gouvernements européens. La dernière victime des censeurs de Moscou et de leurs amis occidentaux est appelé Perviy Kavkazskiy. Cette jeune station de télévision en langue Russe a été, jusqu'à la fin de Janvier, librement accessible aux personnes vivant dans les zones russophones. Maintenant, Eutelsat - le premier fournisseur européen de satellites basé à Paris - refuse d'appliquer le contrat négocié avec la station.

Il semble que la société russe Interspoutnik ait fait une offre qu' Eutelsat ne pouvais pas refuser, le 15 Janvier, soutenant la possibilité de millions de dollars d'échanges avec des exploitations médias du géant gazier russe Gazprom à condition qu'Eutelsat cesse de faire affaires avec la chaîne du Caucase en question. Eutelsat a capitulé et a envoyé un message désastreux au monde: pas de télévision en langue russe qui ne soit pas contrôlée par le Kremlin ne sera autorisée en Fédération de Russie. Même si ellel est basée à l'étranger. Même si elle a un contrat avec un fournisseur européen de satellites.

La chaîne par satellite en langue anglaise, Russia Today, financée et contrôlée par le gouvernement russe, n'est pas confrontée à de tels problèmes avec les opérateurs de satellites européens. Cette chaîne a récemment lancé un blitz publicitaire aux Etats-Unis et au Royaume-Uni avec des scènes montrant le visage du président américain Barack Obama en morphing vers celui du président iranien Mahmoud Ahmadinejad. Personne n'a soulevé d'inquiétudes sur la Russie d'aujourd'hui et les téléspectateurs de l'Ouest sont autorisés à recevoir la propagande déjà diffusée en Russie. Mais l'idée même d'un canal alternatif en langue russe semble trop "provocatrice" pour certains Européens. L'adhésion à ces politiques est une violation flagrante de l'esprit de la législation européenne protégeant la liberté de la presse, et les tribunaux français vont bientôt constater que l'opérateur a violé plus que l'esprit de la loi, l'affaire contre Eutelstat se déroulant dans les semaines à venir.

Pourtant, ce n'est que le dernier exemple de la complicité européenne dans la consolidation du pouvoir politique du Kremlin à l'intérieur du pays et de la reconstitution de l'armée utilisée pour contraindre les nations qui se trouvent juste à sa frontière. Tel est le contexte dans lequel je reçois les récents rapports selon lesquels le gouvernement français entend aller de l'avant avec la vente à la Russie d'un ou plusieurs navires d'assaut amphibie de la classe Mistral. L'armée russe n'a pas caché ses intentions pour l'utilisation de ces armes. En Septembre de l'année dernière, l'amiral russe Vladimir Vysotsky a triomphalement déclaré qu' "un bateau comme cela aurait permis à la flotte de la mer Noire d'accomplir sa mission [envahir la Géorgie] en 40 minutes au lieu de 26 heures».

Il y a un peu plus d'un an, alors que les chars russes occupent des parties de la Géorgie, le secrétaire général de l'Otan Jaap de Hoop Scheffer a déclaré qu'il ne pouvait y avoir "aucune sorte d'affaire habituelle avec la Russie dans les circonstances actuelles". Les forces russes occupent toujours le territoire géorgien, en violation du cessez le feu négocié par le président français Nicolas Sarkozy, et pourtant l'Otan, elle aussi, est de retour aux affaires, comme d'habitude, avec le régime de Poutine.

Que Moscou ferme les journaux d'opposition, arrête les journalistes qui ne veulent pas suivre la ligne du gouvernement, et soumette à leur tyranie ses voisins démocratiques...  certains dirigeants européens ne sont pas silencieux. Au contraire, ils arguent en faveur de liens plus étroits avec Moscou, pour une coopération énergétique, pour des ventes d'armes !

Les dirigeants européens doivent prendre position pour la liberté d'expression et la défense de la liberté des médias qu'ils permettent chez eux. Cela commence par faire clairement comprendre aux entreprises européennes qu'elles ne sont pas censées être les instruments dociles du Kremlin a sa censure. Les mêmes dirigeants devraient également montrer que, au début du 21e siècle, on ne peut pas occuper un territoire étranger [la Géorgie] sans conséquences. Elle n'implique évidemment pas vendre des armes aux forces d'occupation. L'enjeu n'est pas seulement la liberté des citoyens russes, mais aussi le sens même de l'Europe et l'honneur de l'Europe.

Gary Kasparov

Source :  " Don't cosy up to Russia, Europe !" Guardian.co.uk, Tuesday February 23 2010 


Gary Kasparov nous rappelle à sa manière, et surtout selon sa position de chef de l'opposition en Russie et donc du point de vue russe avant tout, le danger réel qui pèse sur nos démocraties en soutenant les politiques de Poutine.

Durant plus de 70 ans, l'Europe n'a jamais hésité à critiquer la Russie soviétique, à juste titre faut-il le dire, mais tout en faisant des affaires avec ses dirigeants, cautionnant ainsi les déportations, le génocide de millions de citoyens en achetant le Gaz de Sibérie pour chauffer nos maisons, finançant, du même coup, l'ensemble de leurs politiques. Par exemple.

Avec la "chute" de l'empire soviétique, rien n'a réellement changé, ni d'un côté ni de l'autre, mais le business a pris le pas sur la politique, et la politique de Poutine, c'est le business. Poutine, c'est le super-patron de l'immense entreprise, l'Etat/Gazprom, mais contrairement à Total ou Exxon par exemple, ne contrôle pas uniquement quelques équipes de vente et autres hommes de mains pour faire des affaire, mais bien les dizaines de milliers d'hommes du FSB (ex-KGB), avec la coûteuse complicité de la Douma, et... de l'armée, et pas n'importe laquelle. Une des plus brutales, et je reste poli. La soi-disant démocratisation de la Russie (et de la CEI) permettant enfin le business "sans déshonneur" pour les chefs d'états occidentaux. Ce n'est pas qu'ils se trompent, c'est qu'ils s'en arrangent. Mais avec la guerre en Géorgie, Poutine a été "un peu trop loin" et il a fallu l'arrêter. (Laissons-lui les deux provinces séparatistes quand-même! En "oubliant" de dater le document de cessez-le-feu par exemple... Ce qui fut fait. Document caduque. Merci messieurs Sarkozy et Kouchner. Quelques centaines de morts, 200.000 déplacés en Géorgie... )

La guerre de Géorgie était une évidence pour beaucoup de citoyens russes et ex-soviétiques, tant ce petit pays  était critiqué, diabolisé par les médias d'Etat et dans de nombreux meetings politiques. Si un attentat avait lieu, c'était soit les Tchétchènes financés par des géorgiens, soir des Géorgiens financés par des azéris. Comme en 1999 avec les seuls tchétchènes, avant la deuxième guerre de Moscou contre Grozny décidée par Poutine. Le FSB a une expérience dans la propagande de plus de 80 ans...

Depuis 2005, toutes les ripostes des forces de paix géorgiennes aux tirs provocateurs des milices séparatistes ont systématiquement été décrites en inversant les rôles, malgré la présence d'observateurs européens sur place, dans les provinces d'Abkhazie et d'ossétie du sud. Ajoutez à cela bon nombre de manipulations, de payements de commissions, de violations de toutes sortes de lois nationales et internationales, et vous obtenez les conditions idéales pour bombarder et envahir son voisin ( "et ami historique" d'après Medvedev ). Ce qui fut fait.

Aujourd'hui, Moscou commence à en récolter les fruits, au détriment de 4.5 millions de Géorgiens (Abkhazes et sud-ossètes compris). Le piège a marché à merveille, les affaires vont reprendre de plus belle. Le chaos provoqué depuis 20 ans dans le Caucase par Moscou permet à Poutine d'empêcher "pour raisons de sécurité" le passage du pétrole de la Caspienne par la Géorgie. Donc, il faut acheter le gaz et pétrole russes, investir dans les pipelines russes, et payer l'Etat russe, c'est à dire Poutine.

La boucle est bouclée.

Mais l'armée d'occupation en Géorgie, elle, s'impose gravement. Pas pour maintenir le chaos spécialement, mais pour... "sécuriser" la Mer Noire (et les jeux de Sochi, à quelques km de la Géorgie) tout en maintenant le chaos.

Gary Kasparov a raison quand il dit qu'il s'agit de l'honneur de l'Europe. Ne pas cautionner un tel jeu de massacres, massacre des libertés en Russie, massacre de toute idée démocrate, massacre des valeurs humanistes, massacre des consciences, celles qui survivent aux propagandes et aux assassinats, au nom du profit de quelques uns.

Comme toujours.

D.P.

traduction de l'article de Kasparov : D.P.

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BOYCOTT SOCHI 2014    ! ! !

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